1. Prototyper : la version bâclée d’abord
Un mot sur le prototype, puisque j’en parle plus haut.
Le mot vient du design, et l’exemple le plus parlant tient dans une poche.
Au milieu des années 1990, Jeff Hawkins veut créer un agenda électronique de poche. Avant d’y engager des ingénieurs et beaucoup d’argent, il a une question à régler, et ce n’est pas une question technique. Il sait qu’il peut le fabriquer. Ce qu’il ignore, c’est s’il s’en servirait vraiment.
Alors il taille un bloc de bois aux dimensions exactes de l’appareil imaginé, affûte une baguette chinoise en guise de stylet, et met le tout dans sa poche.
Pendant des semaines, il fait semblant. En réunion, il sort son bout de bois, prend des notes imaginaires, et compte le nombre de gestes que demanderait chaque tâche.
Le bloc de bois ne fait rien. Il ne s’allume pas, il n’affiche rien.
Et il répond pourtant à la seule question qui comptait : est-ce que je le sortirais de ma poche ?
Le Palm Pilot est sorti en 1996. Le bloc de bois, lui, est au musée.
2. Ce que ça change pour vous
Un prototype, ce n’est donc pas un projet. C’est une expérience courte, réversible, qui coûte peu, et qui répond à une question qu’on ne peut pas trancher depuis son canapé.
Et ce qu’on teste, ce n’est presque jamais un métier (en tout cas, pas tout de suite).
C’est une phrase du carnet.
« J’ai besoin de fabriquer quelque chose de concret. »
« Ce qui me pèse, ce n’est pas la charge, c’est de ne rien décider moi-même. »
« Je fonctionne mieux le matin. »
« Ce qui me manque, c’est de voir à quoi sert ce que je fais. »
Ce sont des convictions. Elles peuvent être justes. Elles peuvent aussi être l’explication la plus flatteuse d’une fatigue qui a une autre cause.
C’est ça qu’on vérifie.
3. La règle unique
Avant de vous lancer, écrivez la question à laquelle l’expérience doit répondre.
Une phrase, dans le carnet.
Et une bonne question a toujours deux réponses possibles.
Oui, et vous saurez quelque chose. Non, et vous saurez quelque chose aussi.
Si une seule des deux réponses est envisageable, vous n’êtes pas en train de vérifier. Vous êtes en train de vous rassurer.
« Est-ce que ça me plairait de décider davantage ? » Vous connaissez déjà la réponse.
« Est-ce que ça change vraiment quelque chose à mon état du dimanche soir ? » Là, vous risquez d’apprendre quelque chose.
4. Quatre façons de s’y prendre
De la plus légère à la plus engageante. Commencez par le haut.
Regarder autrement ce que vous faites déjà
Le prototype le moins cher du monde : pendant deux semaines, notez chaque fois que la phrase du carnet se vérifie, et chaque fois qu’elle ne se vérifie pas.
Une conviction résiste rarement à quinze jours d’observation honnête. Soit elle se confirme et vous n’avez plus à en douter, soit elle se nuance, et c’est encore mieux.
Changer une chose, une seule
Vous croyez que c’est l’autonomie qui vous manque ? Demandez à prendre un petit sujet de bout en bout, décision comprise.
Vous croyez que c’est le matin que vous fonctionnez ? Déplacez une tâche exigeante à 8 heures pendant trois semaines.
Ne changez qu’un paramètre à la fois, sinon vous ne saurez pas lequel a produit l’effet.
Aller chercher l’information à la source
Trente minutes avec quelqu’un qui vit ce que vous imaginez. Un métier, un statut, une organisation du travail.
Trois questions suffisent. À quoi ressemble une journée ordinaire ? Qu’est-ce que vous n’aviez pas prévu ? Qu’est-ce qui vous ferait partir ?
Le meilleur rapport information sur effort de toute cette liste. Et les gens répondent, bien plus souvent qu’on ne le croit.
Faire, un peu, pour de vrai
Une mission bénévole, un dossier nouveau, une immersion, un atelier d’une journée.
Là, on ne regarde plus, on y est. Et on découvre si on aime le faire, pas seulement l’idée de le faire.
5. Un dernier mot
Vous n’êtes pas obligée de savoir où vous allez pour commencer.
C’est même l’inverse. Bill Burnett et Dave Evans, dans le livre dont je parlais plus haut, soutiennent que la passion arrive après : on essaie, on découvre qu’on aime ça, on progresse, et c’est là qu’elle apparaît. Elle est le résultat, pas le point de départ.
La certitude ne précède pas la décision. Elle en est le résultat.



